Lutte contre le racisme : une interview exclusive de Lilian Thuram

DSC05529 - Copy-001Voici la transcription intégrale de l’interview que j’ai réalisée avec Lilian Thuram vendredi 9 mai 2014 à Télé Caramel (sud d’Haïti) dans le cadre de la promotion de son livre : « Mes étoiles noires, de Lucy à Barack Obama ».

 Mérancourt Widlore : Depuis le tremblement de terre du 12 janvier 2010, beaucoup de stars ont visité Haïti. Qu’est-ce qui fait la singularité de votre visite?

Lilian Thuram : Je suis venu en Haïti présenter un livre qui s’appelle « Mes étoiles noires ». Ce livre traduit en plusieurs langues est sorti en France en 2010. Il n’y a pas très longtemps, des éditeurs indépendants se sont réunis pour essayer de faire une édition la moins chère possible. J’ai donc été présenter ce livre récemment au Bénin, en Guinée et aujourd’hui, je suis ravi de revenir pour la troisième fois en Haïti.

MW : Vous êtes arrivé en Haïti récemment, donnez-nous vos impressions du pays…

LT : Lorsqu’on regarde Haïti après le tremblement de terre, on voit que quelques années après, il y a de l’amélioration. Comme je suis assez intransigeant, je dirais qu’il reste malheureusement encore beaucoup de choses à faire. J’espère que les Haïtiens feront en sorte de pousser leur gouvernement à faire beaucoup plus.

MW : Lilian Thuram, vous êtes passé de footballeur professionnel à un intellectuel engagé. Ce n’est pas un changement courant. Est-ce que pour vous, cette mutation est allée de soi ? 

LT : D’abord, je ne me considère pas comme un intellectuel engagé. Je me considère comme une personne qui profite de sa notoriété pour questionner la société où je vis, en France, mais aussi partout dans le monde. Et aussi, avoir une réflexion la plus intelligente possible sur le racisme. Il s’agit d’expliquer que le racisme n’est pas quelque chose de naturel, mais plutôt culturel : « On ne nait pas raciste, on le devient ». Nous devons mettre fin à cette hiérarchie selon la couleur de la peau.

MW : Les manifestations du racisme sont différentes suivant qu’on se trouve en Haïti ou en France. Ici, le racisme est beaucoup plus ordinaire. C’est par exemple, une mère de famille qui va préférer de ses deux filles, celle qui a la peau la plus claire. Le racisme en Haïti a aussi un postulat économique. Une minorité, plutôt blanche, détient la majeure partie de la richesse du pays. Ne devrait-il pas y avoir selon vous un changement de méthode de combat ?

LT : Avant tout, le racisme est une hiérarchie selon la couleur de peau. Si des parents peuvent préférer leur enfant qui serait plus clair, c’est exactement le racisme que subissent certaines personnes en France. Les gens sont discriminés à partir du moment où ils ont une couleur de peau plus froncée. Donc, c’est un peu la même idéologie et c’est la même façon de combattre le racisme. Déjà en parler, c’est prendre conscience, ne pas avoir honte de ce sujet.

Je suis heureux que vous abordiez ce sujet de racisme au sein de la même famille, mais, est-ce que ce débat est public en Haïti ? Est-ce que les gens dénoncent ouvertement ce racisme ? Ce qu’il faut faire, c’est dénoncer ce racisme, prendre conscience de cela. Ce qu’on peut faire après c’est mettre en place des outils pédagogiques pour éduquer nos enfants pour qu’ils ne reproduisent pas ces hiérarchies. Si on ne met pas des choses en place, de génération en génération, on va avoir tendance à reproduire ce schéma. C’est- à- dire, avoir une mauvaise estime de soi-même. Cette mère de famille qui préfère l’enfant plus clair, ça veut dire que quelque part qu’ils ne s’aiment pas, qu’elle a des préjugés négatifs sur ses voisins, sur tout le peuple haïtien. C’est donc cela qu’il faut dénoncer, discuter et faire en sorte qu’il n’y ait plus d’enfants comme ceux que j’ai rencontrés il y a quelques jours à Port-au-Prince qui se disent : « Je ne m’aime pas, je ne suis pas beau parce que je suis noir ».

MW : Parlez-nous un peu de votre fondation, « Éduquer contre le racisme ». Envisagez-vous d’implanter dans un futur proche quelques activités en Haïti.

LT : Pour moi ce qui est vraiment intéressant avec « Éducation contre le racisme » c’est essayer d’expliquer comment le racisme s’est mis en place dans nos sociétés. En règle générale, lorsque vous comprenez le mécanisme du racisme, vous pouvez le dépasser. Ce qui m’intéresserait, c’est que les personnes susceptibles d’être touchées par le racisme se vaccinent contre ça.

Par exemple, lorsque moi même je jouais au foot en Italie, certains supporters faisaient le bruit du singe. Je n’étais pas déstabilisé par ça parce que je comprenais qu’effectivement pendant des siècles, on a expliqué qu’il y aurait une prétendue race blanche supérieure et que les personnes de couleur noire étaient le chaînon manquant entre le singe et l’homme blanc. Comme je comprenais cette histoire, je savais que les personnes qui étaient en difficulté étaient celles qui faisaient le bruit du singe et pas moi. Et ça, c’est parce que j’avais une très bonne estime de moi et une très bonne connaissance de l’histoire. C’est pour cela que je dis, éduquons nos enfants à savoir qu’eux n’ont pas de problème, que peu importe la couleur d’une personne, s’il a une bonne estime de lui-même, il peut atteindre les étoiles. Voilà pourquoi dans mon livre, je présente des hommes et des femmes qui ont fait des choses extraordinaires tout au long de l’histoire. Il importe de montrer ces personnages parce qu’ on ne se rend peut-être pas compte, mais on a tendance a dire que l’histoire des populations noires commencerait par l’esclavage. C’est ce point négatif qu’il faut changer.

MW : Ce livre, « Mes étoiles noires » est en effet la raison de votre présence en Haïti. Pourquoi ce titre ? 

LT : Mes Étoiles noires c’est parce je dis souvent, lorsque j’étais a l’école, j’ai eu des étoiles comme Lamartine, Baudelaire, des écrivains comme Montesquieu. Des étoiles, j’en ai eu dans tous les domaines, mais je n’ai pas eu d’étoiles noires. Je pense que nous avons besoin de référents qui nous guident et qui nous ressemblent. J’ai appelé ce livre, mes étoiles, parce qu’au-dessus de vous, en règle générale ce qu’il y a de plus haut, ce sont les étoiles, et ce sont elles qui vous guident dans la nuit. J’ai trouvé que symboliquement c’était bien de dire, je vous présente les personnes qui expliquent ce que je suis devenu, qui m’ont aidé à avoir une bonne estime de moi même et qui m’ont aussi aidé à affronter la vie avec une plus grande facilite. Elles m’avaient dit qu’on pouvait réussir, peu importe le domaine, peu importe la couleur de la peau.

MW : J’ai lu avant cet interview votre biographie sur Wikipédia, deux livres que vous avez publiés ont retenu mon attention. Mes étoiles noires, paru aux Éditions Philippe Rey en‎ 2010 et Manifeste pour l’égalité, aux éditions Autrement en mars 2012. Pourquoi promouvoir Mes Étoiles noires et pas Manifeste pour l’égalité ?

LT : (Rire). Écoutez, c’est tout simplement parce que Mes étoiles noires sort aujourd’hui en Haïti et dans d’autres pays africains et c’est pourquoi je suis là. Si demain, on arrive à faire sortir le « Manifeste pour l’égalité » en Haïti, je reviendrai avec grand plaisir. Lorsque je parle d’éducation contre le racisme, c’est important aussi de parler de la plus vieille hiérarchie qui existe dans nos sociétés, la hiérarchie entre les hommes et les femmes. Depuis des siècles, on a expliqué que les hommes étaient supérieurs aux femmes et les hommes ont fini par croire que c’était vrai. Là aussi, il faut éduquer les enfants à une plus grande égalité. Lorsque je parle d’égalité, je parle aussi de la vision que la société peut porter sur les personnes d’une autre sexualité. Je crois que là aussi, il faut arrêter de juger les gens sur leurs sexualités comme il faut arrêter de les juger sur leurs couleurs de peau ou sur leurs genres. Je pense qu’il faut expliquer aux enfants que l’égalité est quelque chose qui se construit ensemble.

MW : Une question maintenant sur la France, ou le débat sur le racisme est assez présent. Il y a eu l’année dernière une polémique sur la question du racisme antiblanc. À votre avis, ça existe ?  On ne parle pas du racisme, mais plutôt des racismes ?

 LT : Effectivement, on peut parler des racismes au pluriel, mais après, il faut qu’on puisse se mettre d’accord sur ce que c’est le racisme. Le racisme avant tout est une idéologie mise en place pour discriminer les personnes selon la couleur de leur peau. Et, je dois avouer que lorsque vous regardez l’histoire du racisme, l’esclavage, la colonisation, la ségrégation, l’apartheid, si vous êtes honnête avec vous même, vous verrez que les personnes qui sont discriminées sont celles de couleur non blanche. Après, qu’il y ait des personnes de couleur noire qui aient des ressentiments négatifs à l’égard des personnes de couleur blanche, ça c’est autre chose. Ça ne peut pas s’appeler du racisme parce que c’est pas une idéologie partagée par tout un pays, par toute une société pour discriminer les personnes de couleur blanche.

Je pense que dans l’inconscient collectif, les personnes de couleur blanche ont une image plus positive que les personnes de couleur noire. Voilà donc pourquoi, au sein d’une même famille, une mère va préférer quelqu’un de plus clair. Il faut vraiment qu’on soit d’accord sur ce que c’est le racisme et je crois que là encore, lorsqu’on connait l’histoire du racisme, on peut très facilement répondre aux personnes qui voudraient changer les choses en disant que ce serait peut-être les Blancs qui subiraient le racisme. Non, non. C’est comme les hommes qui diraient, nous sommes agressés par les femmes. Non, non. Dans la société dans laquelle nous vivons, c’est encore les hiérarchies où on place les personnes de couleur blanche en haut et les hommes en haut vis-à-vis des femmes.

MW : J’ai lu sur votre site cette citation d’Albert Enstein « Le monde est dangereux à vivre. Non pas tant à cause de ceux qui font le mal, mais à cause de ceux qui regardent et laissent faire. » à laquelle vous ajoutez cette petite question qui m’a beaucoup touché « Et vous, de quel côté êtes‐vous ? » De quel côté est Lilian Thuram et pourquoi ?

LT : (Rire). Si aujourd’hui je suis face à vous, si aujourd’hui j’ai créé une fondation qui s’appelle « Éducation contre le racisme », que je fais des livres au sujet de l’égalité, c’est que je suis du côté de ceux qui veulent que les choses changent. Dans notre société, il y a beaucoup de personnes qui voudraient le changement, mais qui ne font rien. Ils sont dans une certaine victimisation, dans cette volonté d’attendre que les choses tombent du ciel. Je crois que chacun de nous devons avoir le courage de nous questionner sur nos propres préjugés et essayer de les dépasser, faire des choses pour éduquer nos enfants. Lorsque vous êtes parents, il y a des discours à tenir aux enfants. Les dire simplement que peut être en grandissant vous allez rencontrer des gens qui vont mettre en doute vos capacités intellectuelles par rapport a votre couleur de peau. Sachez que vous n’avez aucun problème. Sachez que c’est l’autre qui a un problème. Rien que cette petite phrase, vous savez, elle est très importante.

Peut-être que la mère en question doit tenir aux enfants un discours du genre :  » Peu importe votre couleur de peau, sachez que vous êtes des princesses et des princes. Et, personne ne doit vous dire le contraire. En faisant chacun cette démarche, je pense que ce sera beaucoup plus facile de déconstruire le racisme. Le racisme existe encore tant que le raciste a un pouvoir sur celui qui peut être blessé par le racisme. C’est pourquoi il faut éduquer nos enfants. Le jour où ils rencontreront un raciste, ils se sentiront supérieurs, au-dessus de tout ça, et vont tracer leur route, pour essayer de tirer le meilleur d’eux-mêmes.

MW : La lutte contre le racisme passe par l’éducation. Par la lutte citoyenne. Mais aussi, par une bonne politique. De par votre expérience, quelles seraient vos recommandations à notre gouvernement ? 

LT : La première des recommandations est de donner une éducation de très haut niveau à tous les enfants. Lorsque vous êtes éduqué, vous êtes beaucoup plus fort pour affronter la complexité de la vie. Losrque vous êtes instruit vous avez tendance à comprendre que l’estime de soi se met en place progressivement. Si cette éducation est de très bonne qualité, ça change tout. Si par contre, vous n’êtes pas préparé,  vous ne pourrez pas comprendre la complexité de la vie, et vous allez subir votre vie. Une bonne éducation permet plutôt de mettre en place sa vie et de vous dire, je serai ce que je veux devenir. Donc, je crois que la première des choses à dire à des gouvernants que ce soit en Haïti ou en France, aux États-Unis, c’est « Donnez une éducation de très haut niveau à tous les enfants du pays.

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Widlore Mérancourt
Blogueur haïtien, bénévole, étudiant en sciences juridiques, présentateur télé.

3 réflexions au sujet de « Lutte contre le racisme : une interview exclusive de Lilian Thuram »

  1. Très belle interview !
    J’aime beaucoup le fait qu’il mette l’accent sur l’éducation. Tous les efforts que nous faisons maintenant seront manifestes pour la génération à venir. Si on veut un changement notoire, c’est maintenant qu’il faut s’y prendre.

  2. Merci pour le partage, Widlore. « On a tendance a dire que l’histoire des populations noires commencerait par l’esclavage. C’est ce point négatif qu’il faut changer. » Très important de souligner, car oui, l’histoire est vaste et ne se résume pas à quelques pans, aussi majeurs qu’ils soient.

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