Archives mensuelles : juillet 2014

Haïti : L’Université Publique du Sud aux Cayes à l’agonie

Etudiants en greve
Etudiants en greve

C’est pour tenter de répondre à la demande de formation universitaire de plus de 40.000 jeunes qui terminent chaque année leurs études classiques en Haïti que le Ministère de l’Éducation nationale et de la Formation professionnelle (MENFP) décida de créer le 7 novembre 1999 aux Cayes le Centre d’Enseignement supérieur technologique (CEST). En 2006, avec le même objectif, mais aussi afin de décentraliser le système d’enseignement supérieur et de former des professionnels et des chercheurs à même de contribuer au développement intégral des régions, il commença à créer des Universités Publiques en Région en transformant le CEST en Université Publique du Sud aux Cayes (UPSAC). En janvier 2007, l’Université Publique de l’Artibonite aux Gonaïves (UPAG) fut créée. Puis, ce fut le tour, en octobre 2007, de L’Université Publique du Nord au Cap-Haïtien (UPNCH) et, en octobre 2011, de l’Université Publique du Sud-Est à Jacmel (UPSEJ).

Un processus d’harmonisation, de consolidation et d’extension du réseau des UPR a été entamé par le MENFP dans le cadre de son plan opérationnel (2010-2015) pour la reconstruction du système éducatif haïtien après le séisme du 12 janvier 2010. Ainsi, l’Université Publique du Nord-Ouest à Port-de-Paix et l’Université Publique du Centre à Hinche et à Mirebalais ouvrirent leurs portes en janvier 2013. Enfin, les préparatifs pour l’ouverture prochaine de l’Université Publique des Nippes, l’Université Publique de la Grand‘Anse et l’Université Publique du Nord-est à Fort-Liberté sont en cours.

En plus d’une faculté des sciences de l’éducation et d’une faculté des sciences administratives, l’Université Publique des Gonaïves a une Faculté des Sciences infirmières ; celle du Cap-Haitien une École Supérieure de Tourisme ; celles de Hinche et de Jacmel une faculté d’agronomie.

Cela dit, l’université publique du Sud aux Cayes (UPSAC) traverse au moins depuis le 5 novembre 2013 une grave crise institutionnelle. Une affaire de double poste administratif dans la fonction publique donc, de doubles chèques, a mis le feu aux poudres d’une administration décriée, corrompue jusqu’à la moelle selon ses contempteurs, dont des doyens de facultés, en poste à l’époque, des professeurs et de l’administrateur. Il n’en fallait pas plus pour que les étudiants crient au scandale et réclament dans la foulée la démission du prêtre-recteur et de meilleures conditions d’apprentissage. Ils exigeaient aussi la mise à disposition de l’institution de son propre local. La totalité des UPR n’est pas pourvue de campus. Bien que des démarches aient été entreprises sous l’ancienne administration, l’UPSAC fonctionne toujours au local du lycée Claudy Museau, un espace par moment rongé par l’insalubrité disposant de faibles infrastructures sanitaires.

Entre les tractations, les notes de presse, les interviews télévisées, l’indifférence des autorités et de la société civile, la crise s’envenimait et empiétait progressivement sur le temps d’apprentissage de l’année académique. Les étudiants ont pris le béton et bloqué la route nationale numéro II dans l’après-midi du 7 janvier 2014. Quelques jours plus tard, le recteur annonçait sa démission sur une radio de la capitale. On apprendra par la suite qu’il fut muté à la tête d’une autre université publique.

Etudiants a la Tele
Etudiants a la Tele

Depuis lors, les manques et faiblesses de l’institution se sont amplifiés. La parade du gouvernement n’a en fait rien résolu. Après quasiment trois mois de paralysie totale des activités, un comité de 5 membres sans réel pouvoir, n’ayant même pas été installé officiellement, est constitué afin de liquider les affaires courantes en attendant la nomination d’un recteur. Une nomination qui fait encore languir milliers d’étudiants et les dizaines de professeurs et membres du personnel administratif dont certains n’ont pas reçu leurs salaires depuis le mois d’octobre 2013. Si ces derniers ont patienté et permis la réalisation de la première des deux sessions que comprend l’année académique déjà fort mitigée, ils ont cette semaine abandonné les salles de classe jusqu’à l’obtention de leurs chèques. Par conséquent, les examens de fin d’années prévus pour la mi-juillet sont prorogés et personne ne sait encore pour quand.

Tenant compte, entre autres, des lacunes inhérents aux bacheliers, du manque de qualification de certains professeurs appelés à enseigner dans les UPR, du budget dérisoire qui leur est alloué, de l’absence d’une loi-cadre fixant l’organisation de ces institutions, de l’inexistence d’un ministère des études supérieures, de la répétition des mêmes crises non résolues, on se doute bien que la lutte pour une décentralisation effective de la formation supérieure, mais aussi l’accès à tout citoyen au savoir « libérateur et élévateur » reste en Haïti un défi que les gouvernements successifs ont jusqu’ici malheureusement relégué au second plan devant l’urgence d’un quotidien anthropophage avec ses exigences plus pressentes dont l’alimentation et le logement. Ainsi, va-t-il falloir que l’administration en place passe des paroles aux actes pour que les étudiants de l’UPSAC et des autres UPR en crise cessent d’assister résignés et impuissants au spectacle lamentable des semaines qui s’égrènent lentement et les salles de cours remplis d’intelligences avides de savoirs, mais vides de professeurs.

Les professeurs, ces héros ordinaires

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Ma salle de classe (Terminale), Collège Saint Louis, Jérémie, Haïti

L’instant présent devrait toujours être historique pour peu que l’on prenne compte dans la marche de l’histoire du geste muet et quotidien de ces millions de héros qui ne respirent que pour insuffler leur souffle de vie à ceux que la société s’évertue sans cesse à repousser dans ses périphéries. Mais l’histoire comme l’actualité traite les sacrifices sans éclat et ordinaire avec condescendance. Voilà pourquoi, eux n’auront pas leur place dans la cour des proclamés bienfaiteurs de l’humanité, pas même à côté de ceux qui disent faire de l’humanitaire tout en méprisant l’humain.

Fort heureusement, les concours de circonstances savent parfois être agréables. Comme le bon vin, les actes valeureux peuvent faire l’économie des publicités.

Si la nuit venait à faucher à jamais l’étincelle sur mon visage plus tôt que nécessaire, je veux qu’ils sachent qu’ils ont fait de moi ce que je suis. Du mauvais caractère au tempérament affable, des injures aux maximes à haute portée morale, des coups de sang intempestifs quand sur le salaire la direction prend du retard aux éternelles discussions n’ayant aucun rapport avec le cours dispensé, j’ai su, comme des millions de jeunes, tirer de l’enseignement de mes profs la sève nécessaire pour nourrir mon humanité.

Un bon professeur est une source intarissable de préceptes de vie quand la sécheresse des incertitudes et la chaleur étouffante de l’indécision s’abattent sur nos existences fragiles. Qu’il en soit ainsi… pour l’éternité !

Tatouage en Haïti : entre indélébilité et mortalité

1804
1804

Haïti se laisse absorber progressivement par l’attraction de l’encre de Chine. Tout un chacun connaît dans son entourage immédiat tel quidam arborant fièrement son dernier tatouage. Un travail d’acceptation a parallèlement été réalisé dans la dernière décennie, un peu grâce à la constante agression culturelle occidentale, afin de normaliser ces petits dessins souvent à l’encre verte sur peau basanée.

Pourtant, les risques liés à cette entreprise sont assez méconnus de la majeure partie des citoyens. De plus, malgré la banalisation de cet acte grave, aucune autorité étatique, ou le ministère de la Santé publique et de la population n’a jugé nécessaire de mener une campagne de sensibilisation afin d’aviser et d’encadrer cette pratique.

L’indélébilité du geste

Faire un tatoo devrait être une décision mûrement réfléchie du fait de la quasi-irréversibilité de l’action. Malheureusement, par manque d’information, nombreux sont ceux qui vont se peindre un motif le jour pour le regretter la nuit. D’autant plus que les hôpitaux s’adonnant à l’effacement des tatouages, au laser le plus souvent, le font à un prix inaccessible au citoyen lambda et se situent pour la plupart en République voisine. De quoi compliquer et même rendre impossible pour certains la correction d’une erreur de jugement ou de jeunesse. Je connais une jeune fille qui s’est fait marquer le nom de son copain bien en vue sur son bassin. Elle s’est trouvée dans l’embarras quand cet homme l’a délaissée un peu plus tard.

Non-différenciation entre mineurs majeurs

Tout comme l’enfant de 12 ans peut s’acheter sans restriction aucune de l’alcool ou des cigarettes, du fait de la non-réglementation stratégique ou criminelle du secteur, il peut aussi, a priori, se faire marquer à l’encre indélébile. Quitte à supporter le restant de ses jours le poids d’une décision dont il n’a pas mesuré les implications.

Les piètres conditions sanitaires

Les risques de transmission de maladies, entre autres, sexuellement transmissibles lors des séances de tatouage sont également peu connus. Les tatoueurs, n’ayant reçu aucune formation sanitaire ou même artistique, exercent souvent dans un environnement non stérilisé et sont rarement conscients du danger que fait courir à la santé des gens leur légèreté.

Si à la capitale, Port-au-Prince, les salons qui brillent par leur professionnalisme peuvent se compter sur les doigts de la main, tatouer en Haïti reste un acte aux conséquences périlleuses. À l’ombre des risques et la tentation de l’éternité de l’instant, gravez messieurs dames, vos vies, envies et divinités sur votre peau. À vos risques et périls !