Comment les artistes haïtiens peuvent s’inspirer de Prince ?

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La radicalité ne peut être tiède. Son essence est de pousser jusqu’à l’extrême une pensée, la triturer et la démanteler. En solitaire dans sa singularité ou en entraînant la multitude vers d’autres horizons, c’est d’elle que vient le salut social. S’il faut des moutons pour stabiliser et rendre pérenne la collectivité, il faut aussi des originaux, des marginaux dont l’insolence n’a d’égal que le courage pour tâter de nouveaux terrains et tester des propositions novatrices. Ce faisant, ces esprits singuliers renvoient la société à ses travers ou confirment ses vertus. Ils introduisent de nouvelles normes ou rendent l’amendement de celles existantes inéluctable.

Prince était de ceux-là ! Il était l’éclaireur de l’aube dans un monde où l’on est sommé d’être quelqu’un en procédant comme la foule ou à être original dans la rumination machinale et la reproduction insipide. Auréolé de sa renommée, il impulsait, glorifiait même l’identité comme choix. Quand d’autres pâtissaient, hésitants et craintifs à s’affirmer, à parler la langue de leurs vérités, à « être » dans la plus simple expression, lui il exécrait l’aliénation.

L’ipséité n’est pourtant pas l’unique cause qui trouvait grâce aux yeux de ce chantre de l’amour. À l’ère de la charité cosmétique, de l’humanitaire des réseaux sociaux et de la compassion dévastatrice, ce génie avait la sagesse de s’effacer derrière la noblesse des causes qu’il défendait. Il aura fallu attendre qu’il expire pour que nombreux de ses engagements, gardés avec pudeur, soient déballés, comme un somptueux tapis funèbre, sur la place publique. Sa discrétion est un enseignement crucial pour ces incontinents bavards ou ces rapaces opportunistes qui trimballent dans un vacarme assourdissant leur certificat de générosité et affligent le monde de leurs supposées réalisations. Or souvent, leur arrogance est à proportion égale de leurs inutilités.

Prince était un génie. De la trempe d’un Michael Jackson, de la stature d’un James Brown. Comme ses pairs, il a créé pour défier la mort, il a chanté, dansé, joué à presque tous les instruments pour proroger sa naissance et rendre son absence tonitruante dans le présent et l’éternité. Rendre l’âme à 57 ans quand on s’appelle Prince, tirer sa révérence à 50 ans quand on se nomme Michael Jackson, c’est prendre le chemin de l’existence honorable par-delà l’insolence de la faucheuse.

En la matière, ils sont rares les artistes haïtiens qui paraissent déterminés à insuffler à leurs œuvres le parfum de l’universel. Par universel, j’entends moins la soumission aux diktats du marché culturel international, travestissant la beauté de l’exercice au profit d’une bouillie indigeste et jetable, que la proposition d’une œuvre haïtienne dans son authentique expression, mais humaine dans son essence. Il serait crucial de rappeler qu’être artiste n’est pas antinomique à la rigueur intellectuelle et la responsabilité sociale. Être artiste, c’est être chasseur d’étoile dans un ciel nuageux, mais aussi un vecteur d’éducation, un support pour les estropiés et un engagement envers les démunis.

Prince n’était cependant qu’un artiste. Exceptionnellement singulier, mais tout de même un artiste. Sa tribune n’a pas l’étendue qui justifierait d’évaluer son bilan, de sonder dans le concret s’il a changé sa société et rendu le monde meilleur. Qu’à cela ne tienne ! Dans un milieu où le racisme abject trouve encore terreau fertile dans des esprits ineptes, dans un pays où le diktat insolent de l’international peine à masquer son ressort lointain de mépris et de domination, il nous faudra toujours un Prince pour chanter : « Race, fais face à la musique. On est tous des os une fois morts. Race, dans l’espace que je dis humain, tu te coupes, tu me coupes, le sang est toujours rouge ».

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Widlore Mérancourt
Blogueur haïtien, bénévole, étudiant en sciences juridiques, présentateur télé.

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