Tony Mix : représentant fidèle de notre culture ?

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Une polémique a été provoquée par la nomination d’un DJ – dont les chansons sont décriées pour leur caractère sexiste – au poste d’ambassadeur de Carrefour, une grande ville d’Haïti.

Reclus qu’ils sont dans leurs bulles théoriques, certains intellectuels de ma génération excellent dans l’art de la pensée déconnectée. Pour eux, et pour certaines institutions internationales, le réel haïtien n’a pas lieu. Ses sinuosités d’une complexité infinie leur causent tant de vertiges qu’ils lui préfèrent l’assurance de leurs projections, le confort de leurs joutes éclairées et leurs solutions taillées sur mesure étrangère mais qu’ils croient, souvent de bonne foi, pouvoir proposer, quand ce n’est d’imposer ici.

Cette prédisposition à exclure la banalité du quotidien haïtien, ses contradictions et laideurs ontologiques de la discussion, conduit à des curiosités dont les conséquences ne sont pas étrangères à la situation actuelle.

C’est au nom de cette sorte d’illumination que certains estiment qu’au milieu d’une société éclatée, sclérosée et inégalitaire, surgirait subitement une institution universitaire héritière de Mandela, de Gandhi et de Martin Luther King, où l’arme de la dialectique l’emporterait sur l’impulsivité de la violence primitive. Ou encore, d’un système célébrant les réussites douteuses, on en tirerait des parlementaires dont la pureté morale n’aurait d’égal que leurs vestes d’une blancheur immaculée. L’étonnement se mue en hypocrisie quand il prend de haut les jeunes filles qui se blanchissent la peau alors que ce sont ces mêmes grands penseurs qui ne jurent que par les longs et soyeux cheveux comme horizon indépassable de la beauté capillaire. Et la liste pourrait se rallonger jusqu’à l’infini.

À chaque occurrence de ces poils dans leurs soupes doctrinales, ces militants de salon envahissent Facebook pour déverser leurs indignations. Le dernier motif en date semble être la nomination de l’égérie du rabòday comme ambassadeur de la culture haïtienne. Alors qu’il ne s’agit que d’une formalisation courtoise de ce qui, pour la multitude s’avère être un fait depuis des lustres.

Quand on oublie que l’art, comme mode d’expression, comme façon de dire le monde et de s’y positionner ne peut s’affranchir totalement de son milieu de production, on se met à la merci de coup de sang mortel. Tony Mix fait partie de ces artistes témoins, qui prennent le pouls de la réalité sociale pour en recracher les incongruités dans les speakers. C’est ce qui arrive quand on n’a pas le talent de forger par ses mots l’espoir, sa musique un élixir contre le fiel présent et son discours des lendemains prometteurs. Ses chansons vulgaires, sexistes et misogynes ne sont que la traduction de ce qui se dit et se fait au quotidien. La preuve : il a plus de succès et de respectabilité que certains de ses pairs. Ce n’est pas un hasard s’il est l’ambassadeur des plus grandes compagnies haïtiennes. N’était-ce l’engagement d’une minorité éclairée, le support d’institutions internationales et locales comme la Fokal, et les tournées à l’extérieur, il y a longtemps que des artistes que certains d’entre nous adulent pour la lumineuse qualité de leurs propositions musicales se recaseraient dans des domaines moins ingrats.

Qu’il soit dit que le rabòday comme genre musical n’est pas ici mis en cause. Ce mariage entre la musique électronique et le folklore porte en lui les promesses d’une musique pop dont l’originalité serait de loin plus exportable que le compas selon certains.

Mais je persiste à penser que seule une société aux valeurs différentes aurait pu empêcher l’aura de Tony Mix de dépasser les périmètres de ses Ti Sourit. Il est certain que d’autres pays ont aussi leur lot de personnages aux discours répréhensibles. Mais, des mécanismes structurels rendent quasiment impossible leur accession à de tels honneurs.

De ce fait, moins que Tony Mix, c’est la société haïtienne qu’il faudrait questionner. Pourquoi ici la morale publique figure parmi les abonnés absents de l’administration de l’état ? Pourquoi les corrompus, trafiquants, criminels et manipulateurs électoraux, même identifiés, ne sont jamais inquiétés ? Pourquoi un individu qui dénigre les femmes, promeut la violence peut être présenté comme modèle et s’offrir le luxe d’avoir tout un public jeune monstre à ses représentations ? Comment un personnage dénué de talent, dont le métier consiste à ridiculiser régulièrement le parler et la culture du paysan peu raffiné à son goût, peut-il être considéré comme l’un des meilleurs humoristes de sa génération ? Pourquoi par réalisme commercial et parfois positionnement idéologique, de jeunes talentueux (slameurs, romanciers etc.) se retrouvent à produire en français, une langue réellement parlée par moins de 15% de la population ?

De même que les trafiquants notoires et repris de justice au parlement, de même que les ministres et patrons harceleurs sexuels, Tony Mix a eu la validation du système. Toute critique constructive devrait d’abord remettre en question la structure, pas l’individu.

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Widlore Mérancourt
Blogueur haïtien, bénévole, étudiant en sciences juridiques, présentateur télé.

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