Que révèle le festival féministe Nègès Mawon de la société haïtienne ?

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La marche artistique « feminis poukisa » organisée en marge du festival Nègès Mawon ce 20 juillet a fracturé l’opinion publique. Dans les médias traditionnels et sur internet, chacun y va de sa perspective. Il ne faut cependant pas s’y méprendre : quand certains remettent en question l’opportunité de la démarche, ses objectifs et les résultats escomptés, d’autres y découvrent l’occasion de déverser leur fiel sur un mouvement féministe qui au mieux serait incompatible avec la « culture haïtienne » quand il n’est au pire un complot ourdi par les sbires occidentaux pour pervertir la jeunesse du pays.

À défaut de procéder à un réquisitoire enflammé sur le mouvement en Haïti, que je réserve volontiers pour d’autres occasions, je souhaiterais revenir sommairement sur quelques éléments basés sur les réactions prélevées en majeure partie sur les réseaux sociaux.

Commençons d’emblée par éclaircir un point fondamental : « LE féminisme n’existe pas ». Aussi péremptoire que puisse paraitre cette affirmation, elle fait justice à la kyrielle d’orientations, de positions, de théories et de stratégies qui ont enrichi le mouvement depuis ses ébullitions dans les années 60-70.

Faute d’une définition unanime, qui d’ailleurs n’est point souhaitée, on s’accordera à dire que les féminismes s’inscrivent à la jonction entre les théories et la militance. Si dans les essais et conférences, les thèmes d’égalité entre les sexes et de justice sociale reviennent souvent, il n’y a aucun consensus entre les intellectuels. Cette divergence s’observe aussi dans les actions qu’on dit entreprendre au nom du féminisme. Loin d’appauvrir, le mouvement, cet arc-en-ciel de positions et de méthodes, l’enrichit et l’inscrit dans une dynamique où elle peut se remettre en question, s’universaliser tout en prenant le pouls des cultures locales afin de mieux s’orienter. Par conséquent, le festival artistique de Nègès Mawon, même estampillée féministe, n’est pas au-dessus des critiques au sein du mouvement.

Ces critiques, bienvenues à mon sens, sont constructives du moment qu’elles s’inscrivent dans le paradigme d’égalité sociale, politique et économique entre les hommes et les femmes. Or, tel ne me semble pas toujours le cas à lire les commentaires et réactions de certains.

En matière de lutte sociale, il n’y a pas de formules magiques. Tout mouvement embrasse l’orientation qui lui parait compatible avec ses buts tout en favorisant la réalisation de ceux-ci. De quel droit certains d’entre nous seraient d’ailleurs mieux indiqués à donner à un groupe de femmes la recette enchantée qui lui permettra d’atteindre ses objectifs ? Si telle solution existait déjà, il y a longtemps que parler de mouvement féministe paraitrait ridicule tant la justice, la liberté et l’égalité des chances règneraient à tous les niveaux de la société. En vrai, dans ce foisonnement d’outils et de stratégies, c’est l’indifférence qui consentit au système inégalitaire quand l’action, même désordonnée contribue à extirper la société de sa léthargie.

Ceux qui s’insurgent de la crudité des slogans sont pris au piège tendu par les organisateurs de l’initiative. Aussi bien que dans le monde médiatique traditionnel, sur les réseaux sociaux ou au niveau personnel, l’hésitation, le formalisme ou la complaisance n’attire guère l’attention. Ces femmes auraient paisiblement manifesté qu’elles termineraient dans un coin insignifiant en bas de page d’un communiqué de presse relayé par quelques affidés sur les réseaux sociaux. Est-ce là le but d’une manifestation artistique ? De passer incognito sans donner l’occasion à la société d’en débattre, de rejeter, d’être pour, mais surtout, d’en parler ?

Par ailleurs, quand une culture sans cesse te renvoie à ton sexe et à ton corps, te les spolie, en fait un critère de classification, de mobilité sociale, tu finis par intérioriser cette réalité jusqu’à parfois la revendiquer. Dans ce contexte, aucune libération n’est possible sans une réappropriation de ta dignité et le déplacement du curseur de ton intimité vers ton être entier, tes compétences, tes désirs, ta volonté et tes aspirations.

Il est aussi intéressant que d’un festival de sept jours, où dix-sept activités interdisciplinaires sont programmées, des traditionnelles conférences aux concepts innovants comme « kamyonèt cheri » l’on ne retient que la fameuse marche artistique de quelques heures du mercredi 20 juillet. Il ne m’est pas encore donné la chance de lire la position des intellos de Facebook ou les comptes rendus des médias sur les conférences gratuites comme « De la conscience féministe au militantisme », « Droits des femmes en Haïti : regards et rôles des hommes », « L’art : une forme d’expression et du combat pour l’action militante » où intervenaient des universitaires de haute pointure. Ces absences ne sont-elles pas révélatrices d’une tendance systémique à occulter la parole intelligente dans le débat public ?

Que cache ce puritanisme mal placé ?

« Tout pou ou cheri?, banm goute non, li te mouye donk li te dakò, banm yon bagay… » ne sont-ce pas autant d’invitations non sollicitées, de propos et attitudes dégradants, dévalorisants que risquent les femmes riches ou démunies dans « l’espace public » quotidiennement ? Ces paroles choquent-elles parce que prononcées par des lèvres féminines ou est-ce une réaction contre la brutalité du traitement inacceptable, des harcèlements répandus en milieu professionnel et violences sexuelles multiples auxquels elles sont confrontées ?

Il est clair que manifester contre l’oppression à caractère sexuel ne saurait être l’horizon indépassable de la lutte pour la justice sociale en faveur des femmes en Haïti. La pauvreté, l’emploi, la liberté intime, la protection des minorités sexuelles, la place de la femme en politique, l’instruction, l’éducation supérieure de haut niveau pour tous, l’association des hommes à une lutte dont les retombées leur sont bénéfiques, figurent parmi les enjeux du moment. Mais, que l’insolence féminine puisse déranger autant est un indicateur de la nécessité d’un mouvement féministe inclusif, intelligent et efficace afin que les 52 % de la population que représentent les femmes puissent pleinement contribuer au développement du pays pour le bonheur de tous.

Car, il ne faut point s’en douter : l’objectif ultime du féminisme est la liberté. Liberté d’agir ou de s’abstenir, liberté d’être dans le monde, de se réaliser pleinement et d’y forger son bonheur.

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Widlore Mérancourt
Blogueur haïtien, bénévole, étudiant en sciences juridiques, présentateur télé.

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