Archives du mot-clé 12 janvier 2010

Port-au-Prince: balade dans une ville fantôme

Port-au-Prince* se tait pour étouffer sa douleur. J’y suis allé. Plus que son mutisme, c’est son visage défiguré qui m’a renseigné sur ses blessures.

Quand le mal progresse au quotidien et que le passé devient le gardien d’un refuge épique perdu depuis, le temps cesse d’être un allié pour devenir indésirable. Alors, la parole ne peut se conjuguer au présent si ce n’est pour peindre la catastrophe.

Port-au-Prince n’a pas les mots de ses maux. Pour raconter les débris, les rues pavées de plastiques, les poules lavées, délavées et brûlées, vendues avec du piment. Pour mettre des phrases sur les plaintes de ces expropriés, la reconstruction des riches et l’étranglement des miséreux.

A quoi bon écrire la prostitution juvénile, le chômage, la faim, l’opulence dans la crasse, la pitrerie célébrée, les talents estropiés, l’insécurité, la corruption, la gouvernance aveugle ou les élections annoncées et tuées dans la poule ?

Port-au-Prince se désespère de son espérance. Ses boulevards ne sont plus foulés par des faiseurs de dignité ni des artisans de la liberté. Port-au-Prince s’étrangle lentement de la torpeur de ses citoyens et de la cupidité sans fin de ses politiciens, qui creusent avec acharnement autour d’eux la fosse dans laquelle eux et leurs enfants s’engouffreront.

* La capitale et la plus peuplée des villes d’Haïti

Tremblement de terre et amnésie collective

Le palais national apres le seisme - (c) IciTF1
Le palais national après le séisme – (c) IciTF1

Cinq ans depuis qu’un cataclysme sans précédent dans l’histoire récente du pays a emporté dans un magma de poussière, de sang et de débris plus de 250 000 Haïtiens.

Les mots n’ont jamais été aussi insignifiants que quand il s’agit de les placer en ces circonstances sur la détresse et la souffrance humaine qui s’en est suivie. Ni pour décrire, l’hymne à l’humain, dépassant les clivages idéologiques, économiques et sociaux qui se sont élevés des profondeurs de la terre ébranlée. En cet après-midi, les pauvres ont tendu la main aux riches et ensemble, ils ont pleuré leurs morts sous les tentes.

Le panorama était pourtant trop beau pour que le mauvais temps n’y mette son grain de sel. Cinq ans après il ne reste de ce merveilleux festin solidaire que les miettes du quotidien traditionnel fait d’égoïsme, d’individualisme à outrance et de dictature de ses intérêts personnels au détriment du bien commun.

Nous sommes tous Haïtiens s’est esquivé pour faire place au Nous sommes tous Philippins qui lui aussi a été évincé au profit d’un #bringbackourgirls ou au plus récent, nous sommes tous Charlie Hebdo. La communauté internationale shootée à l’émotion rapide ne s’embarrasse pas des débours que nécessite l’engagement réel sur le long terme.

Mais plus sidérant encore, c’est le comportement de l’élite dirigeante haïtienne qui n’a toujours pas tiré les leçons qu’il faut de ce tremblement de terre du 12 janvier 2010. Les lanceurs d’alerte sont toujours méprisés, la reconstruction se jette dans le réconfort de l’amateurisme, l’économie reste exsangue, l’État de droit vilipendé et les politiciens perchés dans leur tour d’ivoire et discours étriqués embourbés dans la corruption.

La contemplation du passé, fût-il glorieux, ne doit jamais conduire à l’économie des responsabilités du présent et des devoirs face à l’avenir. Haïti n’est pas exceptionnelle. En ce sens qu’il est astreint pour se développer aux rigueurs et exigences contemporaines.

Sans l’éducation, la démocratie, la démarche scientifique notamment dans la sphère politique, les droits de l’homme et libertés fondamentales, le renforcement de l’économie et l’utilisation rationnelle des ressources disponibles, la redistribution de la richesse au profit du plus grand nombre, sans crier haro sur le clientélisme et l’incompétence, nous pourrons toujours inventer des slogans et scénariser notre pantomime de la misère face aux pays amis en quête de soutien, mais jamais, le pays ne pourra siéger au rang des nations développées.