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Port-au-Prince: balade dans une ville fantôme

Port-au-Prince* se tait pour étouffer sa douleur. J’y suis allé. Plus que son mutisme, c’est son visage défiguré qui m’a renseigné sur ses blessures.

Quand le mal progresse au quotidien et que le passé devient le gardien d’un refuge épique perdu depuis, le temps cesse d’être un allié pour devenir indésirable. Alors, la parole ne peut se conjuguer au présent si ce n’est pour peindre la catastrophe.

Port-au-Prince n’a pas les mots de ses maux. Pour raconter les débris, les rues pavées de plastiques, les poules lavées, délavées et brûlées, vendues avec du piment. Pour mettre des phrases sur les plaintes de ces expropriés, la reconstruction des riches et l’étranglement des miséreux.

A quoi bon écrire la prostitution juvénile, le chômage, la faim, l’opulence dans la crasse, la pitrerie célébrée, les talents estropiés, l’insécurité, la corruption, la gouvernance aveugle ou les élections annoncées et tuées dans la poule ?

Port-au-Prince se désespère de son espérance. Ses boulevards ne sont plus foulés par des faiseurs de dignité ni des artisans de la liberté. Port-au-Prince s’étrangle lentement de la torpeur de ses citoyens et de la cupidité sans fin de ses politiciens, qui creusent avec acharnement autour d’eux la fosse dans laquelle eux et leurs enfants s’engouffreront.

* La capitale et la plus peuplée des villes d’Haïti

Haïti est en danger

Depuis environ trois ans, l’administration en place devait constitutionnellement organiser des élections législatives dans le pays. Seulement, c’était sans compter la phobie chronique attribuée au président pour cet exercice. Si bien que le 12 janvier 2015, le Parlement risque d’être « constaté caduc ». Une hypothèse qui permettra au chef de l’État de diriger par décret.

La République tire la sève de son existence des élections ! Libres, honnêtes et transparentes, elles se doivent de renouveler le personnel politique sous la seule bénédiction du peuple. Avec la séparation des pouvoirs, la laïcité, le respect des droits fondamentaux de la personne humaine…, elles forment les caractéristiques intrinsèques de la démocratie contemporaine.

Toute cette construction encore fragile forgée au fer rouge dans l’os et le sang des victimes de la dictature duvaliériste risque de partir en fumée si le plan machiavélique d’un autre temps du commandant en chef venait à se matérialiser. Car, diriger par décret en Haïti est une curiosité institutionnelle confiant les rênes du pouvoir législatif entre les mains de l’exécutif.

Pour quelqu’un élevant l’ancien dictateur Jean-Claude Duvalier, accusé de crimes contre l’humanité, mort sans avoir expié ses crimes non jugés*, au rang de fils digne de la patrie, cette occasion serait unique pour étancher sa soif de diriger, affranchi de la laisse gênante du Parlement. Avec un pouvoir judiciaire dont l’indépendance est aussi rigide que la tige d’un roseau, c’est notre place même dans le rang des nations civilisées qui s’en trouve menacée.

L’heure est donc grave. Le monstre du totalitarisme a pris un coup sévère en 1987**. Mais il n’en est pas mort. Ses blessures quoique profondes ont trouvé dans la nostalgie dictatoriale de ses partisans matière à rémission. Il rampe aujourd’hui vers nous. Et menace de tout renverser sur son passage. Allons nous laisser faire ?

* Il a même failli avoir des funérailles nationales n’était-ce les protestations des victimes et les pressions de la communauté internationale
** Année de la chute du dictateur Jean-Claude Duvalier