Archives du mot-clé etat de droit

Haïti : « Papa bon cœur », un slogan dangereux

martelly_papa_bon_coeurv
Bienvenue à Gressier Martelly « Papa Bon Coeur » le sauveur d’Haïti, je suis avec vous, 77 fois et 7 fois : « Tèt Kale »

A côté de l’inventivité ou du ridicule qu’ils peuvent révéler, les slogans en temps de campagne électorale sont un bon moyen de révéler les idéologies structurant la pensée des candidats que parfois, partage une bonne partie de la société.

Je me suis donc amusé à les lire, les répertorier et les analyser. La tendance qui s’est révélée majoritaire cette année (au moins pour le Sud) est le fait pour les candidats, sous des appellations différentes, de se décrire en père et mère de famille.

Dès lors, la société serait d’après la lecture qu’en ont faite ces derniers, une famille élargie avec des citoyens transformés en adolescents et des dirigeants cessant d’être sénateurs, députés ou présidents, mais de véritables « papas bon cœur ». Continuer la lecture de Haïti : « Papa bon cœur », un slogan dangereux 

Élections mortelles

(c) WordPress
(c) WordPress

La simple évocation de la démocratie n’en fait pas une réalité, en ce sens que le système se donne à voir par la matérialisation de ses différents éléments. Ainsi, l’organisation honnête et périodique d’élections est une nécessité absolue à la mise en place et la pérennisation de tout système se revendiquant comme tel.

Pourtant, un terrible paradoxe poursuit cette vérité en Haïti depuis la chute de la dictature des Duvalierle 7 février 1986 : l’élection tue ! Encore lors des dernières joutes électorales de 2011 ayant porté dans la controverse M. Martelly à la tête de l’État, des citoyens et des biens publics et privés ont été engloutis à tout jamais dans la violence.

Cette violence gratuite ne s’attaque pas qu’au matériel, mais vise et atteint par extension l’idée, ou l’idéal démocratique. Conséquemment donc, c’est la démocratie naissante qui s’étouffe et se meurt de ces sempiternelles scènes sanglantes postélectorales.

C’est mal parti

Le pire, c’est que rien n’est fait pour définitivement briser ce cercle macabre et infernal. 2015 est consacrée année électorale. Il faut dire que ces élections devraient être organisées depuis près de 4 ans. Alors même que nous traînons cette tradition peu reluisante, on ne sent pas les actions imprégnées de cette volonté morale, responsable et citoyenne de tirer les conséquences des errances du passé pour construire l’avenir.

Déjà les contestations pleuvent et l’opprobre est jeté sur le Conseil électoral soupçonné d’être à la solde de l’exécutif. Déjà le dialogue est simulé quand les décisions sont déjà actées en amont. Déjà la mort se prépare alors que les élections devraient être les fleurs odorantes de l’arbre démocratique.

Haïti est en danger

Depuis environ trois ans, l’administration en place devait constitutionnellement organiser des élections législatives dans le pays. Seulement, c’était sans compter la phobie chronique attribuée au président pour cet exercice. Si bien que le 12 janvier 2015, le Parlement risque d’être « constaté caduc ». Une hypothèse qui permettra au chef de l’État de diriger par décret.

La République tire la sève de son existence des élections ! Libres, honnêtes et transparentes, elles se doivent de renouveler le personnel politique sous la seule bénédiction du peuple. Avec la séparation des pouvoirs, la laïcité, le respect des droits fondamentaux de la personne humaine…, elles forment les caractéristiques intrinsèques de la démocratie contemporaine.

Toute cette construction encore fragile forgée au fer rouge dans l’os et le sang des victimes de la dictature duvaliériste risque de partir en fumée si le plan machiavélique d’un autre temps du commandant en chef venait à se matérialiser. Car, diriger par décret en Haïti est une curiosité institutionnelle confiant les rênes du pouvoir législatif entre les mains de l’exécutif.

Pour quelqu’un élevant l’ancien dictateur Jean-Claude Duvalier, accusé de crimes contre l’humanité, mort sans avoir expié ses crimes non jugés*, au rang de fils digne de la patrie, cette occasion serait unique pour étancher sa soif de diriger, affranchi de la laisse gênante du Parlement. Avec un pouvoir judiciaire dont l’indépendance est aussi rigide que la tige d’un roseau, c’est notre place même dans le rang des nations civilisées qui s’en trouve menacée.

L’heure est donc grave. Le monstre du totalitarisme a pris un coup sévère en 1987**. Mais il n’en est pas mort. Ses blessures quoique profondes ont trouvé dans la nostalgie dictatoriale de ses partisans matière à rémission. Il rampe aujourd’hui vers nous. Et menace de tout renverser sur son passage. Allons nous laisser faire ?

* Il a même failli avoir des funérailles nationales n’était-ce les protestations des victimes et les pressions de la communauté internationale
** Année de la chute du dictateur Jean-Claude Duvalier

Haïti : la vérité sur l’évasion de «Croix-des-Bouquets»

 

Clifford Brandt, présumé criminel Régional
Clifford Brandt, présumé criminel régional en cavale puis appréhendé par la police.

Pas moins de 300 détenus se sont évadés dimanche 10 août 2014 de la prison de Croix-des-Bouquets après une attaque conduite par des inconnus lourdement armés. N’en déplaise aux déclarations du président haïtien, cette énième évasion est bel et bien la résultante des inconséquences ou pire (le ciel nous en préserve), de la complicité des dirigeants en place, donc, de l’Etat. Mais, loin de me préoccuper du sort personnel de certains criminels dont la sombre renommée finira par condamner à la cavale et à l’anonymat, une perspective d’existence qui n’en est pas une, cette évasion interpelle le juriste que je suis pour au moins trois raisons.

  1. La prison est censée protéger la société des écarts jugés inacceptables de certains de ses membres. Écarts entraînant une privation de la liberté, supposée punir et corriger le délinquant. D’où son rôle second de cure contre la récidive. Bien que le débat sur la réelle nécessité de ces hauts lieux agite depuis des lustres nos sociétés, la prison reste le seul moyen à disposition du corps social pour défendre ses valeurs et permettre le nécessaire vivre ensemble. Si on peut se plaindre que la question fondamentale sur la réinsertion de l’ancien délinquant soit rarement posée en Haïti, la détention ne représente pas moins l’épée tranchante entre les mains de mère justice dont les yeux à moitié bandés favorisent l’illusion de son effectivité. En relâchant à répétition des prisonniers, dont certains sont de dangereux marginaux et des criminels récidivistes,  c’est l’existence même d’un appareil judiciaire en Haïti qui est mise en cause.
  2. Par ironie ou inconscience, le sort veut que la police nationale lance encore son traditionnel appel au soutien de la population pour dit-on remettre les malfrats sous les verrous. Une nécessité de mon point de vue. Seulement, comment voulez-vous que je dénonce un criminel avec la quasi-certitude qu’il peut ne pas purger sa peine soit à la faveur d’accointances politiques, de juges corrompus ou au bénéfice d’une de ces sempiternelles casses de prison ? Quel sort réservera une âme endurcie par la surpopulation et l’inhumanité de nos geôles à ses délateurs, ses juges et les avocats de la partie adverse ?
  3. En ces temps où la mémoire semble être un confort oppressant pour nos valeureux hommes politiques, plus que jamais l’éducation devrait orienter les choix du peuple lors des prochaines élections loin de l’amateurisme qui établit son quartier général dans les sphères publiques. Car, entendre un ministre se justifier en déclarant que ce n’est pas la première fois qu’il se passe une évasion dans nos prisons, le supporter et prendre le Canada, constructeur de la prison, en exemple récent est d’une incohérence révoltante.

Une prison qui déshumanise est une industrie de délinquants. Une prison qui libère des individus en dehors des exigences légales assassine la démocratie. Pourquoi des peines de prison ? Comment concilier peine et droits de l’homme ? Comment éviter la récidive ? Comment faire de la prison un espace d’apprentissage des valeurs communes ? Entre irresponsabilité et absence flagrante de réflexion, plus que jamais ces interrogations sont nécessaires à la construction effective de l’Etat de droit.