Phobie sociale

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14 décembre 2020

Phobie sociale

À quinze ou seize ans, j’ai été lauréat d’un cours d’informatique organisé par l’Institut national de la formation professionnelle. La distinction avait de quoi rendre fier quiconque se trouvait dans une situation similaire. Les participants venaient de partout et certains auraient pu me compter parmi leurs enfants. Pourtant, l’annonce m’a plongée dans une tristesse indescriptible. Pourquoi ? Au-delà des cadeaux et félicitations de rigueur, le grand lauréat devait représenter la promotion et porter sa parole à la remise des diplômes.

J’ai soigné mon discours. Il évoquait notre gratitude pour le professionnalisme des enseignants, et l’enchantement que suscitaient les promesses de travail professées par le ministère de l’Éducation nationale et de la formation professionnelle à l’endroit de l’ensemble de la promotion. J’avais du matériel pour cinq ou six minutes. Objectivement, du bon matériel. Mon professeur de français à l’époque n’a rien trouvé à redire, amender ou rajouter.

Le jour J, j’ai prononcé le discours. Plutôt, devrais-je dire, je me souviens vaguement avoir lu en une minute, ce qui devait s’étaler sur six. Et autant que les promesses de jobs du MENFP, l’épisode constitue un échec monumental, qui dit à 500 invités une vérité que j’ai toujours sue : prendre la parole en public ne fait pas partie de mes multiples compétences.

Les occasions similaires sont légion dans ma vie. Bien avant ce fiasco, j’exprimais mes frustrations sous forme épistolaire au sein de ma propre famille. Mon père garde, assurément, des exemplaires de lettres écrites tard le soir à la lumière des bougies pour dire ma désapprobation contre telle décision ou exiger une augmentation de mon argent de poche. Pour une raison qui m’échappe, je n’arrivais pas à proclamer haut et fort ce que j’écrivais avec clarté.

Je ne suis pourtant pas « inintéressant ». Je n’ai jamais été mauvais élève. J’excellais même dans les matières qui m’intéressaient. Et jeune professionnel, je garde une belle liste d’accomplissements qui témoignent des efforts effectués, de victoires substantielles, des reconnaissances notables. Pourquoi diable toute interaction qui m’expose personnellement me terrifie ? Pour quelle raison ma tête perd toute maîtrise de mon corps, et les mots qui d’ordinaire me viennent naturellement, s’enfuient en présence de la multitude ?

Techniquement, les professionnels qualifient mes troubles de phobie sociale ou « social anxiety disorder ». Dans la pratique, elle se manifeste par une franche détestation des interactions sociales, l’isolation, un goût prononcé pour le catastrophisme et un flot constant de pensées négatives. La phobie sociale va plus loin que la timidité. Elle handicape celle.ux qui en souffrent et rend l’existence pénible. Toute situation moyennement stressante — prise de parole en public, interactions de la vie de tous les jours — constitue un défi irrationnellement insurmontable.

Le diagnostic de cette pathologie demeure complexe. Dans mon cas, il faut assurément remonter à l’enfance pour en déceler les causes. La surprotection de parents exigeants constitue un facteur évident. Mais aussi l’expérience d’humiliations vécues en public. L’incapacité à créer des liens renforce l’isolation qui en retour amplifie une sensation constante de n’être pas à sa place.

AyiboPost a publié récemment un article sur le harcèlement des enfants. J’aurais pu témoigner, vu la richesse de mon expérience en la matière. Aujourd’hui encore, je me souviens des surnoms désobligeants dans le quartier, des commentaires dégradants, de l’enseignante du cours de mannequinat qui en secondaire 1 m’exclut parce qu’à ses yeux, je suis « trop petit, trop trapu ».

Ce vécu participe à la construction d’une vision fausse du monde. Avec le temps, j’ai développé une forme de dissonance existentielle, où la connaissance objective des choses et des gens ne correspond guère aux ressentis. Je connais l’absurdité des anticipations négatives. Mais ce savoir échoue à m’épargner des trémolos dans la voix, des souffles courts et des mains moites. C’est une vie de terreur !

Il y a cependant une bonne nouvelle. Un problème identifié est un problème résolu à moitié. Beaucoup de gens dans le monde et en Haïti souffrent de phobie sociale. Quinze millions d’Américains sont officiellement diagnostiqués et la pathologie vient en deuxième place parmi les troubles de l’anxiété. À côté des techniques pratiques disponibles gratuitement, des professionnels peuvent venir en renfort pour alléger les souffrances et aider à la construction d’une vie plus équilibrée.

La phobie sociale amplifie mon empathie. Aujourd’hui, j’écoute plus que je parle. Ma situation personnelle m’oblige à admettre que confiance en soi et compétence ne vont pas nécessairement ensemble. Certains portent une vision du monde qu’ils n’arriveront jamais à partager. D’autres se condamnent à une vie amoindrie parce qu’ils traînent ce fardeau non identifié qui rend affreux les actes normaux de la vie courante. L’anxiété conduit parfois à la dépression, et la dépression mène occasionnellement au suicide.

Collectivement, nous devons travailler davantage à la construction d’une société plus inclusive. L’éducation nationale ne sied pas à tous. Les professeurs ne sont pas toujours bienveillants. Les parents ne savent pas nécessairement comment insuffler ambition et simultanément entretenir la confiance en soi. Ceux qui, par chance, arrivent à dire leurs vérités au monde doivent comprendre qu’ils sont des privilégiés, dans un espace qui fait tout pour faire taire certains, et les condamner à une vie fade et misérable.

Je vais guérir de ma phobie sociale. Le monde qui l’a engendrée survivra. C’est lui qui m’effraie.

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