Widlore Mérancourt

Phobie sociale

À quinze ou seize ans, j’ai été lauréat d’un cours d’informatique organisé par l’Institut national de la formation professionnelle. La distinction avait de quoi rendre fier quiconque se trouvait dans une situation similaire. Les participants venaient de partout et certains auraient pu me compter parmi leurs enfants. Pourtant, l’annonce m’a plongée dans une tristesse indescriptible. Pourquoi ? Au-delà des cadeaux et félicitations de rigueur, le grand lauréat devait représenter la promotion et porter sa parole à la remise des diplômes.

J’ai soigné mon discours. Il évoquait notre gratitude pour le professionnalisme des enseignants, et l’enchantement que suscitaient les promesses de travail professées par le ministère de l’Éducation nationale et de la formation professionnelle à l’endroit de l’ensemble de la promotion. J’avais du matériel pour cinq ou six minutes. Objectivement, du bon matériel. Mon professeur de français à l’époque n’a rien trouvé à redire, amender ou rajouter.

Le jour J, j’ai prononcé le discours. Plutôt, devrais-je dire, je me souviens vaguement avoir lu en une minute, ce qui devait s’étaler sur six. Et autant que les promesses de jobs du MENFP, l’épisode constitue un échec monumental, qui dit à 500 invités une vérité que j’ai toujours sue : prendre la parole en public ne fait pas partie de mes multiples compétences.

Les occasions similaires sont légion dans ma vie. Bien avant ce fiasco, j’exprimais mes frustrations sous forme épistolaire au sein de ma propre famille. Mon père garde, assurément, des exemplaires de lettres écrites tard le soir à la lumière des bougies pour dire ma désapprobation contre telle décision ou exiger une augmentation de mon argent de poche. Pour une raison qui m’échappe, je n’arrivais pas à proclamer haut et fort ce que j’écrivais avec clarté.

Je ne suis pourtant pas « inintéressant ». Je n’ai jamais été mauvais élève. J’excellais même dans les matières qui m’intéressaient. Et jeune professionnel, je garde une belle liste d’accomplissements qui témoignent des efforts effectués, de victoires substantielles, des reconnaissances notables. Pourquoi diable toute interaction qui m’expose personnellement me terrifie ? Pour quelle raison ma tête perd toute maîtrise de mon corps, et les mots qui d’ordinaire me viennent naturellement, s’enfuient en présence de la multitude ?

Techniquement, les professionnels qualifient mes troubles de phobie sociale ou « social anxiety disorder ». Dans la pratique, elle se manifeste par une franche détestation des interactions sociales, l’isolation, un goût prononcé pour le catastrophisme et un flot constant de pensées négatives. La phobie sociale va plus loin que la timidité. Elle handicape celle.ux qui en souffrent et rend l’existence pénible. Toute situation moyennement stressante — prise de parole en public, interactions de la vie de tous les jours — constitue un défi irrationnellement insurmontable.

Le diagnostic de cette pathologie demeure complexe. Dans mon cas, il faut assurément remonter à l’enfance pour en déceler les causes. La surprotection de parents exigeants constitue un facteur évident. Mais aussi l’expérience d’humiliations vécues en public. L’incapacité à créer des liens renforce l’isolation qui en retour amplifie une sensation constante de n’être pas à sa place.

AyiboPost a publié récemment un article sur le harcèlement des enfants. J’aurais pu témoigner, vu la richesse de mon expérience en la matière. Aujourd’hui encore, je me souviens des surnoms désobligeants dans le quartier, des commentaires dégradants, de l’enseignante du cours de mannequinat qui en secondaire 1 m’exclut parce qu’à ses yeux, je suis « trop petit, trop trapu ».

Ce vécu participe à la construction d’une vision fausse du monde. Avec le temps, j’ai développé une forme de dissonance existentielle, où la connaissance objective des choses et des gens ne correspond guère aux ressentis. Je connais l’absurdité des anticipations négatives. Mais ce savoir échoue à m’épargner des trémolos dans la voix, des souffles courts et des mains moites. C’est une vie de terreur !

Il y a cependant une bonne nouvelle. Un problème identifié est un problème résolu à moitié. Beaucoup de gens dans le monde et en Haïti souffrent de phobie sociale. Quinze millions d’Américains sont officiellement diagnostiqués et la pathologie vient en deuxième place parmi les troubles de l’anxiété. À côté des techniques pratiques disponibles gratuitement, des professionnels peuvent venir en renfort pour alléger les souffrances et aider à la construction d’une vie plus équilibrée.

La phobie sociale amplifie mon empathie. Aujourd’hui, j’écoute plus que je parle. Ma situation personnelle m’oblige à admettre que confiance en soi et compétence ne vont pas nécessairement ensemble. Certains portent une vision du monde qu’ils n’arriveront jamais à partager. D’autres se condamnent à une vie amoindrie parce qu’ils traînent ce fardeau non identifié qui rend affreux les actes normaux de la vie courante. L’anxiété conduit parfois à la dépression, et la dépression mène occasionnellement au suicide.

Collectivement, nous devons travailler davantage à la construction d’une société plus inclusive. L’éducation nationale ne sied pas à tous. Les professeurs ne sont pas toujours bienveillants. Les parents ne savent pas nécessairement comment insuffler ambition et simultanément entretenir la confiance en soi. Ceux qui, par chance, arrivent à dire leurs vérités au monde doivent comprendre qu’ils sont des privilégiés, dans un espace qui fait tout pour faire taire certains, et les condamner à une vie fade et misérable.

Je vais guérir de ma phobie sociale. Le monde qui l’a engendrée survivra. C’est lui qui m’effraie.


Sur le prix du jeune journaliste haitien de l’OIF

J’ai été agréablement surpris d’apprendre dans la soirée de jeudi 22 septembre que j’étais le lauréat du « Prix du jeune journaliste haïtien » de l’Organisation Internationale de la Francophonie (Catégorie : Presse écrite). 

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En premier lieu, on est foudroyé par la nouvelle. Dans un bref moment de félicité, on se sent soulevé de terre, on flotte et on nage dans le bonheur le plus simple et le plus complet.

Puis, on se rappelle son mouvement originel de ne pas participer à ce concours. Doucement, remontent à la surface ces raisons logiques, sensées et froides qui ont entravé une décision tardive, mais aujourd’hui récompensée.

Évidemment on se sent honoré d’être aux côté de ces cinq jeunes qui, à l’aube de leurs carrières, éclaircissent déjà l’horizon de l’information responsable en Haïti.

On se sent surtout estimé d’être parmi la cinquantaine d’autres participants qui partagent cette vision d’une presse éthique, plurielle, moderne, intelligente et démocratique.

Mais qu’est-ce qu’un concours, sinon que la « photographie d’un moment» dans le travail, dans la carrière d’un ouvrier ? Comment restituer en un texte un quotidien, une vie dévouée au service de la parole juste et utile ? Le mérite n’est-il pas aussi et surtout dans la constance, l’honnêteté et l’engagement de tous les participants à démêler un présent toujours plus complexe, à inspirer les décisions éclairées ?

Et vient le calme. On s’explique qu’à travers soi, c’est une conception, un idéal, un désir de réforme qu’on met en avant. On comprend que cette reconnaissance n’est pas un aboutissement pour nous qui avons encore l’horizon brumeux à affronter. On prend conscience que ce prix du « Jeune journaliste en Haïti » de l’OIF n’est pas un bien, ni même une distinction, mais une injonction, une perche tendue à cette jeunesse insoumise, à cette génération qui veut saisir son avenir par les brides et l’orienter vers des lendemains fleuris et bienheureux.

Et l’on sourit à la responsabilité. Tel le manœuvrier exalté par l’immensité de la tâche, on considère l’obligation de porter maintenant, demain et après les idéaux de la francophonie, une façon de voir le monde, de s’y inscrire et de forger son destin personnel et collectif.

Puis on flotte à nouveau… pour nager dans le bonheur le plus simple, le plus complet qui soit.


Que révèle le festival féministe Nègès Mawon de la société haïtienne ?

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La marche artistique « feminis poukisa » organisée en marge du festival Nègès Mawon ce 20 juillet a fracturé l’opinion publique. Dans les médias traditionnels et sur internet, chacun y va de sa perspective. Il ne faut cependant pas s’y méprendre : quand certains remettent en question l’opportunité de la démarche, ses objectifs et les résultats escomptés, d’autres y découvrent l’occasion de déverser leur fiel sur un mouvement féministe qui au mieux serait incompatible avec la « culture haïtienne » quand il n’est au pire un complot ourdi par les sbires occidentaux pour pervertir la jeunesse du pays.

À défaut de procéder à un réquisitoire enflammé sur le mouvement en Haïti, que je réserve volontiers pour d’autres occasions, je souhaiterais revenir sommairement sur quelques éléments basés sur les réactions prélevées en majeure partie sur les réseaux sociaux.

Commençons d’emblée par éclaircir un point fondamental : « LE féminisme n’existe pas ». Aussi péremptoire que puisse paraitre cette affirmation, elle fait justice à la kyrielle d’orientations, de positions, de théories et de stratégies qui ont enrichi le mouvement depuis ses ébullitions dans les années 60-70.

Faute d’une définition unanime, qui d’ailleurs n’est point souhaitée, on s’accordera à dire que les féminismes s’inscrivent à la jonction entre les théories et la militance. Si dans les essais et conférences, les thèmes d’égalité entre les sexes et de justice sociale reviennent souvent, il n’y a aucun consensus entre les intellectuels. Cette divergence s’observe aussi dans les actions qu’on dit entreprendre au nom du féminisme. Loin d’appauvrir, le mouvement, cet arc-en-ciel de positions et de méthodes, l’enrichit et l’inscrit dans une dynamique où elle peut se remettre en question, s’universaliser tout en prenant le pouls des cultures locales afin de mieux s’orienter. Par conséquent, le festival artistique de Nègès Mawon, même estampillée féministe, n’est pas au-dessus des critiques au sein du mouvement.

Ces critiques, bienvenues à mon sens, sont constructives du moment qu’elles s’inscrivent dans le paradigme d’égalité sociale, politique et économique entre les hommes et les femmes. Or, tel ne me semble pas toujours le cas à lire les commentaires et réactions de certains.

En matière de lutte sociale, il n’y a pas de formules magiques. Tout mouvement embrasse l’orientation qui lui parait compatible avec ses buts tout en favorisant la réalisation de ceux-ci. De quel droit certains d’entre nous seraient d’ailleurs mieux indiqués à donner à un groupe de femmes la recette enchantée qui lui permettra d’atteindre ses objectifs ? Si telle solution existait déjà, il y a longtemps que parler de mouvement féministe paraitrait ridicule tant la justice, la liberté et l’égalité des chances règneraient à tous les niveaux de la société. En vrai, dans ce foisonnement d’outils et de stratégies, c’est l’indifférence qui consentit au système inégalitaire quand l’action, même désordonnée contribue à extirper la société de sa léthargie.

Ceux qui s’insurgent de la crudité des slogans sont pris au piège tendu par les organisateurs de l’initiative. Aussi bien que dans le monde médiatique traditionnel, sur les réseaux sociaux ou au niveau personnel, l’hésitation, le formalisme ou la complaisance n’attire guère l’attention. Ces femmes auraient paisiblement manifesté qu’elles termineraient dans un coin insignifiant en bas de page d’un communiqué de presse relayé par quelques affidés sur les réseaux sociaux. Est-ce là le but d’une manifestation artistique ? De passer incognito sans donner l’occasion à la société d’en débattre, de rejeter, d’être pour, mais surtout, d’en parler ?

Par ailleurs, quand une culture sans cesse te renvoie à ton sexe et à ton corps, te les spolie, en fait un critère de classification, de mobilité sociale, tu finis par intérioriser cette réalité jusqu’à parfois la revendiquer. Dans ce contexte, aucune libération n’est possible sans une réappropriation de ta dignité et le déplacement du curseur de ton intimité vers ton être entier, tes compétences, tes désirs, ta volonté et tes aspirations.

Il est aussi intéressant que d’un festival de sept jours, où dix-sept activités interdisciplinaires sont programmées, des traditionnelles conférences aux concepts innovants comme « kamyonèt cheri » l’on ne retient que la fameuse marche artistique de quelques heures du mercredi 20 juillet. Il ne m’est pas encore donné la chance de lire la position des intellos de Facebook ou les comptes rendus des médias sur les conférences gratuites comme « De la conscience féministe au militantisme », « Droits des femmes en Haïti : regards et rôles des hommes », « L’art : une forme d’expression et du combat pour l’action militante » où intervenaient des universitaires de haute pointure. Ces absences ne sont-elles pas révélatrices d’une tendance systémique à occulter la parole intelligente dans le débat public ?

Que cache ce puritanisme mal placé ?

« Tout pou ou cheri?, banm goute non, li te mouye donk li te dakò, banm yon bagay… » ne sont-ce pas autant d’invitations non sollicitées, de propos et attitudes dégradants, dévalorisants que risquent les femmes riches ou démunies dans « l’espace public » quotidiennement ? Ces paroles choquent-elles parce que prononcées par des lèvres féminines ou est-ce une réaction contre la brutalité du traitement inacceptable, des harcèlements répandus en milieu professionnel et violences sexuelles multiples auxquels elles sont confrontées ?

Il est clair que manifester contre l’oppression à caractère sexuel ne saurait être l’horizon indépassable de la lutte pour la justice sociale en faveur des femmes en Haïti. La pauvreté, l’emploi, la liberté intime, la protection des minorités sexuelles, la place de la femme en politique, l’instruction, l’éducation supérieure de haut niveau pour tous, l’association des hommes à une lutte dont les retombées leur sont bénéfiques, figurent parmi les enjeux du moment. Mais, que l’insolence féminine puisse déranger autant est un indicateur de la nécessité d’un mouvement féministe inclusif, intelligent et efficace afin que les 52 % de la population que représentent les femmes puissent pleinement contribuer au développement du pays pour le bonheur de tous.

Car, il ne faut point s’en douter : l’objectif ultime du féminisme est la liberté. Liberté d’agir ou de s’abstenir, liberté d’être dans le monde, de se réaliser pleinement et d’y forger son bonheur.


Maudit soit le téléphone

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Il fut un temps où l’on pouvait meubler sa solitude. Remplir d’espoir ces parenthèses tristes qui s’étirent à mesure que s’égrènent les jours, les heures et les minutes d’une vie généreusement tendue vers l’autre, tendue vers son absence qui se dessine, s’accentue jusqu’à devenir étouffante, pénible. Des épopées romantiques, de la musique lente et mélancolique, l’on fabriquait des pansements pour son cœur endolori. L’imagination se substituait au réel. Un réel empoisonné par le manque, souffrant, recroquevillé mais non désespéré.

A ces âges perdus depuis, la séduction se rapprochait de la magie, partageant avec elle le même goût immodéré pour l’interprétation des signes. L’impatience se lisait dans la nervosité, le sourire avait ses nuances, la démarche recelait ses promesses et le silence hurlait discrètement ce que les mots échouaient à exprimer.

Aussi, la solitude du délaissé était moins pénible.

Et puis, le téléphone.

Depuis cette maudite invention, rien n’est plus pareil. L’on s’éloigne de l’autre à mesure qu’on s’accroche à son smartphone. L’appareil, perfide, nous offre l’ubiquité pour mieux nous dérober l’instant présent, le seul qui compte vraiment. A trop pouvoir communiquer, nous ne communiquons guère. Transformés en commentateurs et enregistreurs électroniques de nos propres vies, nous oublions de vivre, de sentir, d’aimer et d’être heureux, hic et nunc, sans témoins.

Et aussi, la solitude du délaissé se convertit en supplice.

La distance ne se prête plus aux fantaisies de l’imagination amoureuse. Sans cette consolation, l’indifférence devient plus froide, plus définitive. Whatsapp s’est planté à l’endroit où, plein d’espérances, l’on anticipait, impatient, le hasard de la prochaine rencontre. L’équivoque n’a plus sa place. Surtout quand la barre grise du message envoyé se dédouble, puis vire au bleu alors que la réponse, contingente, se fait attendre des heures, des jours, jamais. Internet nous prive du luxe délicieux de l’autre fantasmé, de son accompagnement par l’esprit et de ses caresses oniriques.

Par souci d’équité, certains rappellent la neutralité des prouesses techniques et moins que les outils, ils invitent à faire le procès de l’utilisation. La technologie ne viendrait qu’outiller nos incongruités et donner des ails à nos paresses. Mais le réquisitoire contre le téléphone portable est accablant. Ce démon frigorifie les dîners les plus goûteux et s’est rendu coupable d’animer la proximité des êtres lointains tout en éloignant ceux avec qui on partage le même air.

Et pour comble, lorsque le solitaire languissant d’amour se désole qu’on soit toujours plus seul avec son téléphone portable, il faudrait tous crier avec lui : maudit soit cet appareil diabolique.


Tony Mix : représentant fidèle de notre culture ?

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Une polémique a été provoquée par la nomination d’un DJ – dont les chansons sont décriées pour leur caractère sexiste – au poste d’ambassadeur de Carrefour, une grande ville d’Haïti.

Reclus qu’ils sont dans leurs bulles théoriques, certains intellectuels de ma génération excellent dans l’art de la pensée déconnectée. Pour eux, et pour certaines institutions internationales, le réel haïtien n’a pas lieu. Ses sinuosités d’une complexité infinie leur causent tant de vertiges qu’ils lui préfèrent l’assurance de leurs projections, le confort de leurs joutes éclairées et leurs solutions taillées sur mesure étrangère mais qu’ils croient, souvent de bonne foi, pouvoir proposer, quand ce n’est d’imposer ici.

Cette prédisposition à exclure la banalité du quotidien haïtien, ses contradictions et laideurs ontologiques de la discussion, conduit à des curiosités dont les conséquences ne sont pas étrangères à la situation actuelle.

C’est au nom de cette sorte d’illumination que certains estiment qu’au milieu d’une société éclatée, sclérosée et inégalitaire, surgirait subitement une institution universitaire héritière de Mandela, de Gandhi et de Martin Luther King, où l’arme de la dialectique l’emporterait sur l’impulsivité de la violence primitive. Ou encore, d’un système célébrant les réussites douteuses, on en tirerait des parlementaires dont la pureté morale n’aurait d’égal que leurs vestes d’une blancheur immaculée. L’étonnement se mue en hypocrisie quand il prend de haut les jeunes filles qui se blanchissent la peau alors que ce sont ces mêmes grands penseurs qui ne jurent que par les longs et soyeux cheveux comme horizon indépassable de la beauté capillaire. Et la liste pourrait se rallonger jusqu’à l’infini.

À chaque occurrence de ces poils dans leurs soupes doctrinales, ces militants de salon envahissent Facebook pour déverser leurs indignations. Le dernier motif en date semble être la nomination de l’égérie du rabòday comme ambassadeur de la culture haïtienne. Alors qu’il ne s’agit que d’une formalisation courtoise de ce qui, pour la multitude s’avère être un fait depuis des lustres.

Quand on oublie que l’art, comme mode d’expression, comme façon de dire le monde et de s’y positionner ne peut s’affranchir totalement de son milieu de production, on se met à la merci de coup de sang mortel. Tony Mix fait partie de ces artistes témoins, qui prennent le pouls de la réalité sociale pour en recracher les incongruités dans les speakers. C’est ce qui arrive quand on n’a pas le talent de forger par ses mots l’espoir, sa musique un élixir contre le fiel présent et son discours des lendemains prometteurs. Ses chansons vulgaires, sexistes et misogynes ne sont que la traduction de ce qui se dit et se fait au quotidien. La preuve : il a plus de succès et de respectabilité que certains de ses pairs. Ce n’est pas un hasard s’il est l’ambassadeur des plus grandes compagnies haïtiennes. N’était-ce l’engagement d’une minorité éclairée, le support d’institutions internationales et locales comme la Fokal, et les tournées à l’extérieur, il y a longtemps que des artistes que certains d’entre nous adulent pour la lumineuse qualité de leurs propositions musicales se recaseraient dans des domaines moins ingrats.

Qu’il soit dit que le rabòday comme genre musical n’est pas ici mis en cause. Ce mariage entre la musique électronique et le folklore porte en lui les promesses d’une musique pop dont l’originalité serait de loin plus exportable que le compas selon certains.

Mais je persiste à penser que seule une société aux valeurs différentes aurait pu empêcher l’aura de Tony Mix de dépasser les périmètres de ses Ti Sourit. Il est certain que d’autres pays ont aussi leur lot de personnages aux discours répréhensibles. Mais, des mécanismes structurels rendent quasiment impossible leur accession à de tels honneurs.

De ce fait, moins que Tony Mix, c’est la société haïtienne qu’il faudrait questionner. Pourquoi ici la morale publique figure parmi les abonnés absents de l’administration de l’état ? Pourquoi les corrompus, trafiquants, criminels et manipulateurs électoraux, même identifiés, ne sont jamais inquiétés ? Pourquoi un individu qui dénigre les femmes, promeut la violence peut être présenté comme modèle et s’offrir le luxe d’avoir tout un public jeune monstre à ses représentations ? Comment un personnage dénué de talent, dont le métier consiste à ridiculiser régulièrement le parler et la culture du paysan peu raffiné à son goût, peut-il être considéré comme l’un des meilleurs humoristes de sa génération ? Pourquoi par réalisme commercial et parfois positionnement idéologique, de jeunes talentueux (slameurs, romanciers etc.) se retrouvent à produire en français, une langue réellement parlée par moins de 15% de la population ?

De même que les trafiquants notoires et repris de justice au parlement, de même que les ministres et patrons harceleurs sexuels, Tony Mix a eu la validation du système. Toute critique constructive devrait d’abord remettre en question la structure, pas l’individu.